2 Avril
Ca se dit comment quand tu pleures de bonheur à l’intérieur ?
Kathy vient de rentrer du travail, tu crois qu’il vous a fallu à peine 15mn pour faire vos sacs et sauter dans un minibus direction le Terelj, à quelques Km de la frontière russe.
Les mongols sont restés avides d’espaces, la ville leur pèse, ils désertent en un surprenant et anarchique exode. Ils ne quittent pas la capitale, ils l’évacuent ! On double à gauche, à
droite, sur les trottoirs, on gagne 5 places en passant par la station essence, on se faufile, on klaxonne, on pile, on accélère… et ça dure, ça dure, mais on finit par en venir à bout !
Si tu connais les pistes défoncées d’Europe de l’est, d’Asie ou d’Afrique, tu as déjà une vague idée de ce que veut dire être secoué. Mais tu restes en deçà de ce que peuvent offrir les pistes
mongoles ! Donc, une chose est sûre, c’est qu’à l’arrivée, tu as la pulpe décollée, mais vraiment bien décollée hein !
Sauf que tu t’en fous, parce que là, tout d’un coup, c’est le zapping total, changement d’univers, d’échelle, de registre. L’horizon se déchire et s’ouvre à 360° sur la steppe. A perte de vue, ça
ondule de douceur et d’immensité !
Tu es toujours secoué, mais tu l’as complètement oublié. Tes pieds sont cramponnés où ils peuvent mais ta tête est là bas, au loin, sur cette éblouissante rivière gelée, sur le flanc bleuté des
collines, au milieu des troupeaux de yacks et de chameaux et bientôt au sommet des formations de granit.
Et soudain tu te souviens à quel point tu es petit ! Des villages de yourtes ou de tipis nichent au pied d’énormes rochers jaillis des entrailles de la terre. Ils
apparaissent l’un après l’autre au détour d’un virage (coup de volant ?), derrière une barrière naturelle ou au creux d’un vallon.
Et toi, tu multiplies tes yeux, tu voudrais que ton cerveau soit un espace de stockage beaucoup plus grand, tu sens ton petit cœur gonfler de bonheur et l’émotion exsude par chacun de tes pores.
Tu te dis : « Ca y est, ce n’est plus seulement dans les livres ou à la TV, c’est là, à portée de joie, juste pour toi ». Et tu sais déjà que cet instant précis est une des étapes
importantes de ta vie, qu’il va te marquer définitivement, et que tu vas l’emporter à chacun de tes chagrins, à chacun de tes amours.
Plus tu avances et plus ça s’aggrave. Au niveau shaker tu sens que tu es déjà bien mélangé à l’intérieur, et qu’un cahot de plus serait carrément un luxe ! Mais plus tu avances et plus tu
décolles de beautés assénées. Tu te dis : « Là c’est bon, j’ai pris ma dose, Mieux ça ne peut pas ». Sauf que le mille feuilles continue de croître et que les couches
d’émerveillement s’ajoutent aux couches de sérénité.
Au fond d’une ria cernée par ces roches folles, tu t’arrêtes, c’est là. C’est chez toi pour trois jours et tu sais déjà que tu voudrais que ce soit pour plus longtemps.
Quelques yourtes paisibles, quelques enclos à troupeaux, les bêlements sporadiques de quelques agneaux dérangés, et puis c’est tout.
La famille qui vous accueille et vous héberge est à l’image du paysage. Calme, souriante, généreuse. Thé au lait salé (fallait bien y passer, c’est fait !), tartines à la confiture de baies
des montagnes, rire du petit rayon de soleil de 2 ans…les chiens de la maison arrivent pour les câlins, les chevaux piaffent, les vaches s’ébrouent. De quoi d’autre est-il besoin ?
Ca fait beaucoup de secousses tout ça tu ne trouves pas ? Tu files dans ma yourte, sous les couvertures en piqué, attention la tête, même les portes bretonnes sont plus hautes ! Petits
lits, petite table, petit poêle, tabourets, c’est parti pour la séquence blanche neige dans la maison des 7 nains.
Maintenant le silence est un bloc compact. La nuit est installée. Tu crois même que tu vas sourire en dormant !
Ah…petit détail…les lieux d’aisance (des feuillées en fait) ne sont pas tout près. J’espère que tu n’as pas raté l’entraînement de champion du monde d’habillage en pleine nuit...parce que, si
dans la yourte il fait 25°, c’est à peu près l’inverse à l’extérieur (nan nan, j’exagère à peine, pas moyen de lire tranquille aux chiottes sous peine de congélation de tes attributs !).
3 Avril
Amazing ! Wonderful ! So exciting !
Tu ouvres cette porte le matin, et tu te prends des millénaires de sagesse dans la tête. Plantée là, la planète attend que l’homme veuille bien se rendre compte de sa majestueuse existence…
Y a-t-il des mots pour décrire cette qualité de lumière, cette paisible respiration de la nature, cette joie qui coule sur les pentes abruptes ? Des cavaliers poussent leurs bêtes, des
enfants grimpent où ils peuvent, un jeune homme perché sur un rocher joue de la guitare, et toi tu restes là…tu absorbes, tu t’imbibes, tu fusionnes.
Non il n’y a pas de mots. Khana, la mère de famille, devait être à l’affût car elle traverse la cours avec le plateau du petit déjeuner. It’s really too much ! Va falloir t’y faire, je
commence à penser en anglais, et dans quelques jours je vais aussi rêver en anglais, c’est inévitable !
Tu sais comment c’est un enfant qui vit en liberté dans un monde sans voitures ? Ca rit, ça babille, ça court, ça grimpe, et ça fait des câlins, mais jamais de cris ou de pleurs, jamais de
disputes !!! Chaque cailloux, chaque bout de bois est un jouet inusable… tes ballons de baudruche ne durent pas longtemps, mais même éclatés ils vous servent à faire des
marionnettes de doigts. Un vrai plaisir l’attention et la capacité d’émerveillement de ces petits bouts.
Pendant ce temps, le ciel persiste dans cet azur pur et sans nuages. Ah ça y est, les montures arrivent…à ce soir….
Si tu te demandes si t’as mal aux fesses après cette tournée, même pas la peine, tu vas être déçue…et même…heureusement qu’il n’y avait pas de mouches sinon t’en aurais eu plein les dents !
Mais quels merveilleux chevaux !!! Toi tu dis : sensuels. Un léger roulement du bassin et tu t’ébranle, une petite pression des talons et te voilà au trot, une autre pression pour le
galop, un mouvement de l’index et le virage est amorcé ! (tu retrouves les sensations de navigation, quand ta voile prend la risée, que le mouvement du bateau se propage à ton corps, et
qu’une légère traction sur la barre suffit à gonfler tes voiles !).
Comment, avec ces petites bêtes si sensibles, ne pas se souvenir de ces centaures que furent les guerriers de Gengis Kahn ? Tout est dans finesse, l’implicite, comme si les rênes
constituaient en un lieu intime entre toi et la bête, une forme de terminaison nerveuse commune…
Dans les défilés féériques, au pied des roches dressées, parfois en équilibre les unes sur les autres, tu chevauches le nez en l’air, la tête en l’air, le cœur en l’air. Trois cols, trois
vallées, un monastère, des chameaux, des forêts enneigées, des troupeaux de yacks, à chaque seconde la pudique Mongolie se dévêt de l’un de ses mystères.
Tu observes la façon de monter des mongols, et tu termines les trots debout et les galops versée en arrière. Tu es sûre que tes tentatives paraissent pathétiques à leurs yeux,
mais tu t’en fous, dans ta tête tu te la joues grave…I just enjoy. Nothing else !
Ce soir, tu as envie d’être seule pour épouser la palette des sensations. Tu files dans la montagne la plus proche, histoire de laisser une empreinte dans la neige d’ici et d’embrasser un autre
point de vue. Je ne te raconte pas, c’est inénarrable de splendeur…t’as qu’à venir voir… Tout fait résonnance, tout fait unité, le dessinateur était quand même balaise !
Bon, là tu files sans demander ton reste…quand même…sourire…Ton « héroïsme » a des limites bien précises !
Ah non j’ai oublié de te dire. Le poêle de la yourte est très petit. En conséquence de quoi, tu te lèves toutes les heures pour remettre du bois…sinon… Piètre nomade, tu as dû rater quelques
réveils. Le froid te transperce en pleine nuit, tranchant, insupportable. Il t’est horriblement difficile de t’extraire des couvertures sans trembler, de chercher fébrilement quelques bouts de
papiers et quelques brindilles pour relancer le feu salvateur, ce feu dont tu cernes mieux maintenant le caractère sacré.
L’avantage de la mésaventure est le pipi urgent que tu cours soulager à peine le seuil franchi. Je ne sais pas si le grand Brel avait planté son nez dans les mêmes, mais le spectacle des étoiles,
ici même, te fait oublié la froidure. Tu connaissais les ciels de montagne, les ciels de mer et les ciels de désert, mais ça…tu n’avais jamais vu !!!
Ce n’est pas une voie lactée mais une autoroute lactée ! On n’a pas suspendu des milliers de lucioles dans le ciel, on a plutôt mis quelques bouts de ciel noir autour d’un immense drapé
lumineux. Tu gardes, tu graves, t’imprimes, t’emmagasine…les futurs jours sombres n’ont qu’à bien se tenir !
It’s enough for that time…see you !
4 avril
Ce matin encore est le premier matin! Toute la vallée attendait que tu ouvres la porte pour te sauter à la conscience. Et plus encore que l’harmonie des lieux, c’est la masse ciel bleu/silence
qui t’enveloppe et te berce de jouissance. Comme une matrice protectrice. Oui c’est ça. En sortant tu acceptes de faire partie de ce tout et tu sens que tu es arrivé. Juste arrivé.
Dans le parfait immobilisme de chaque chose, il faut te laisser pénétrer, fouiller, habiter. Et, au sein de cette union très intime où chaque arbre est ta colonne vertébrale, chaque roche un pan
de ton histoire séculaire, chaque couleur une page de ton tracé émotionnel, tu as de fortes chance de frôler l’orgasme spirituel !
Tu t’éloignes du campement avec ton petit verre
d’eau, seule concession aux ablutions du matin dans un pays où la sécheresse est un problème récurant. Assise sur un tronc couché, tu t’offres le brossage de dent le plus luxueux de ta vie.
Quelques pies à queues vert mordoré se chamaillent au dessus de toi, d’énormes corbeaux picorent ce que la terre veut bien leur offrir, plus haut, un aigle qui plane et lance son cri, aussi
perçant que terrifiant.
D’un endroit indéfini mais certainement lointain, coulent les sons étouffés de tambours chamaniques. Mélopée saccadée et envoûtante qui scellent l’accord entre les choses et les êtres, entre ici
et l’au-delà, rappelle que les tout est vie, toujours, et ouvre la voie à une intériorité insoupçonnée.
Vivre ici n’est pas se ressourcer, mais être à la source.
Khana est déjà au travail et ramasse les précieuses bouses, ajoute un rang à ces murets qui protègent les veaux du vent glacé. L’hiver dernier a été redoutable. Des milliers de bêtes sont mortes
de froid et de faim, la steppe était couvertes de gigantesque tas de carcasses que le manque de bois n’a pas permis de brûler et que le sol gelé n’a pas permis d’enterrer. Au dégel, la
décomposition a engendré des épidémies transportées par les rivières, une catastrophe monstrueuse à l’échelle de ces petits éleveurs.
Justement, son mari nourrit les vaches aux longs poils et balaie leur enclos dans un souci constant de prophylaxie. Le fils coupe du bois, le linge pend déjà sur le fil, les enfants sont encore
cul nuls dans leurs bottes, les chiens s’étirent, …bonjour soleil. Tu t’actives de même, nettoies ta maison de poupée avec un balai, de poupée aussi (ouille mes reins !), tu ramasses les
papiers de la cours, tries le petit bois, tu prends ta juste place…. à la consternation générale ! C’est quoi cette touriste qui ne reste pas cantonnée dans son
rôle ? S’ils savaient combien elle profite la touriste!!!
Petite interruption des programmes, attaque de Lyme ou suite des rayons, tu ne sauras jamais…toujours est-il que le paysage se met à jouer les manèges, que les coups de jus et le brouillard
reviennent dans ta tête, que ta mémoire s’effiloche et que ton équilibre te ramène aux premiers pas chancelants de ton existence. Absence….
Réveil à 14h, que de temps perdu. Pour te venger, tu pars voir ce monastère du XVIIIème entrevu hier durant la chevauchée. Tu grimpes, accompagnée par un vent mordant qui vient de se lever. Il
siffle en rebondissant sur les parois, siffle en giflant la cime des arbres, siffle sous ta chapka qui te semble bien légère tout d’un coup. Il ne cessera de siffler jusqu’au soir où il
s’apaisera en même temps que le jour. Pas encore remise, tes membres sont gourds, tes jambes de plomb, tes articulations bloquées, tu te traînes, tu as une furieuse envie de retourner t’allonger.
Après deux heures de cette pénible avancée, tu entrevois les peintures rupestres annonçant le lieu sacré.
Plusieurs bâtiments échelonnés sur les hauteurs, verts, jaunes, rouges, blancs, un gigantesque portail surmonté de toits en
corbeille …qui, justement, est fermé !
Quand c’est comme ça tu fais quoi ? Tu passes sous la barrière ? Moi aussi ! Et hop, gagné, un vieil homme surgit du néant pour te demander les 2000 tugriks de droit d’entrée. Tu
montres tes poches vides et annone les deux mots que tu connais…nè nè nè tögrok, nè tögrok... Il ne bouge pas. Il semble te sonder. Il avance. Tu n’es pas très fière. Il te prend par le bras….et
te mène vers la montée au monastère !!! Chance tu disais ?
Le long des stèles peintes de teintes
chatoyantes, devant les autels disséminés dans la nature, dans le creux où coule la source magique qui guérit tout (fin de ta période de chance, elle est à sec en cette saison), sur le pont
suspendu qui franchit en tanguant le précipice, vous arrivez tous deux au bas des 108 marches qui mènent au saint des saints. Il t’ouvre les lourdes portes de bois rouges, et te laisse entrer. Tu
as, pour toi toute seule, ce lieu fort de milliers de méditations, où se font concurrence les sculptures, les tentures, les peintures, dans une perfection que le foisonnement
des couleurs ne fait que rehausser. Tu t’assieds au centre, juste au centre, et tu ne bouges plus. Moment magique, moment unique.
Et quand tu crois que c’est bon, que tu as vraiment eu de la veine d’avoir accès à cet instant, que tu vas pouvoir repartir avec cette nouvelle richesse en toi, le gardien te fait signe de le
suivre encore. Et là, il t’ouvre les sous sols, anciennes salles de peintures des moines, où des vestiges d’œuvres d’art reposent pèle mêle avec les fleurs en plastiques des célébrations, les
sacs de fromages séchés pour l’hiver, les bidons de farine, des piles de gâteaux secs, et la galerie photo de tous les maîtres venus enseigner ici.
Dernière étape, obligatoire, l’invitation dans…sa chambre…un réduit de 1m50 sur 2m50… Quand tu es assis à la tête du lit, tu as les genoux dans la commode, quand tu es assis au
pied du lit tu as le visage au dessus du poêle. Il sort deux tasses immondes de crasse, les essuie consciencieusement avec un chiffon non moins immonde. Tu avales ton thé salé au lait de yack qui
sent le pas frais du tout, en priant pour que tes boyaux ne t’en veuillent pas de tes excès de courtoisie ! Brutalement, à sa façon de tâtonner et de coller son nez aux objets, tu comprends
que cet homme qui t’a soutenue dans la montée, t’a montré tous les détails d’ornementation, a ouvert toutes les portes sans hésitation, cet homme là est quasiment aveugle !!!
Les ombres se sont salement allongées, il est venu le temps du retour. Le soleil flirte avec les crêtes, tu te hâtes dans la descente pour ne pas te perdre dans la nuit. A mi chemin, Kate est là,
inquiète de ton malaise matinal, venue à ta rencontre. C’est en anglais que se termine la ballade, besoin de dire et partager, et dire encore et encore, et aussi cette mer de paysage qu’offre la
terrasse du temple, de ces poignées de portes en forme de souris, symbole d’abondance de grains, de ces éléphants qui ont monté les matériaux de construction trois siècles en arrière, de…de…de…
Et tu sais quoi ? Tu crois que tu vas encore merveilleusement bien dormir ce soir !
JO
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